Tu es déjà complet, tu as tout en toi !
Si nous sommes des êtres complets, pourquoi cherchons-nous autant à l’extérieur ?
Dans le développement personnel comme dans certaines approches spirituelles, une phrase revient souvent :
« Tu es déjà complet. »
J’aime cette idée. Elle fait même profondément partie de ma manière de regarder l’être humain.
Mais depuis quelque temps, je me pose une autre question : si nous sommes réellement complets, pourquoi avons-nous parfois autant besoin que l’autre nous aime, nous rassure, nous reconnaisse, nous choisisse ou valide ce que nous faisons ?
Pourquoi une critique peut-elle nous déstabiliser ? Pourquoi un rejet peut-il remettre en question notre valeur ? Pourquoi l’attitude d’une personne peut-elle parfois suffire à modifier notre état intérieur pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours ?
Il y a peut-être une différence fondamentale entre être complet et se sentir complet.
Et c’est précisément là que la notion de sécurité intérieure prend, pour moi, tout son sens.
Entre ce qui arrive et ce que nous en faisons
Prenons une situation extrêmement banale.
Tu envoies un message à quelqu’un et la personne ne répond pas.
Le fait, à cet instant précis, est assez simple : tu as envoyé un message et tu n’as pas encore reçu de réponse.
Mais notre mental peut rapidement ajouter une histoire à ce fait.
Peut-être qu’elle m’ignore. J’ai dû dire quelque chose qu’il ne fallait pas. Je ne compte pas vraiment pour elle. Elle fait toujours ça. Les gens ne me respectent jamais…
Quelques minutes auparavant, il y avait un message sans réponse. Maintenant, il peut y avoir de la colère, de la tristesse, de la peur, de la rumination et parfois même une réaction : relancer la personne, supprimer son message, se fermer ou décider de ne plus lui parler.
Ce petit exemple permet de mettre en évidence une distinction qui me paraît essentielle :
Entre ce qui arrive et ce que nous allons en faire intérieurement, notre perception joue un rôle considérable.
Cela ne signifie évidemment pas que tous les événements de notre vie seraient neutres ou sans conséquences. Une séparation, une agression, un licenciement, un deuil ou une injustice ont des réalités et des conséquences qui ne disparaissent pas simplement parce que nous changeons notre façon de penser.
En revanche, notre histoire participe aussi à la manière dont nous allons vivre ce qui nous arrive.
Nous ne réagissons pas seulement au présent
Une situation traverse tout ce que nous avons déjà vécu : notre éducation, nos expériences, nos croyances, nos peurs, nos blessures et nos attentes.
C’est aussi comme cela que j’aime regarder aujourd’hui ce que nous appelons l’ego.
Je ne le considère plus comme un ennemi qu’il faudrait combattre ou faire disparaître. Je le vois davantage comme une partie de notre identité construite, avec des mécanismes qui ont notamment appris à nous protéger à partir de notre histoire.
Si j’ai connu le rejet, je peux devenir particulièrement sensible à certains signes de rejet.
Si j’ai longtemps dû prouver ma valeur, une critique peut prendre une importance considérable.
Si l’abandon fait partie de mon histoire, le silence d’une personne que j’aime peut réveiller beaucoup plus qu’un simple message sans réponse.
Le problème commence lorsque nous ne distinguons plus ce qui se passe réellement de l’histoire que notre système de protection construit autour.
« Il ne m’a pas répondu » devient « il ne me respecte pas ».
« Elle n’est pas d’accord avec moi » devient « elle me rejette ».
« On ne m’a pas choisi » devient « je ne suis pas à la hauteur ».
Et progressivement, ce qui se passe à l’extérieur commence à déterminer la manière dont je me sens à l’intérieur.
Quand l’extérieur devient chargé de nous compléter
Si je ne me sens pas suffisamment complet intérieurement, il est assez logique que j’essaie de trouver quelque part ce qui semble me manquer.
Je peux chercher de l’amour dans mon couple, de la valeur dans ma réussite professionnelle, de la reconnaissance dans le regard des autres ou de la sécurité dans l’argent.
Cela ne signifie pas que l’amour, la réussite, l’argent ou la reconnaissance seraient mauvais. Nous sommes des êtres sociaux. Nous avons besoin des autres et nos relations comptent.
La question est plutôt de savoir quelle responsabilité je donne à cet extérieur.
Est-ce que j’apprécie ton amour ou est-ce que j’en ai besoin pour me sentir digne d’être aimé ?
Est-ce que j’apprécie ta reconnaissance ou est-ce qu’elle devient la preuve de ma valeur ?
Est-ce que l’argent contribue à ma sécurité matérielle ou est-ce que j’attends de lui qu’il fasse disparaître toutes mes peurs ?
Même le développement personnel peut parfois entrer dans cette mécanique. Une nouvelle formation, un nouveau thérapeute, un nouveau livre ou une nouvelle méthode peuvent être de formidables ressources. Mais nous pouvons aussi finir par leur demander de nous apporter continuellement une réponse que nous n’osons plus chercher en nous.
Nous devenons alors, symboliquement :
Moi + ton approbation.
Moi + ton amour.
Moi + ta reconnaissance.
Moi + ma réussite.
Et lorsque ce « plus » disparaît, tout vacille.
C’est ce que j’appellerais une complétude sous conditions.
Faire la paix avec son histoire
Le travail intérieur ne consiste donc peut-être pas à devenir quelqu’un d’autre ou à fabriquer une version améliorée de soi.
Il peut commencer par aller regarder où nous avons appris que nous n’étions plus suffisants tels que nous étions.
Faire la paix avec son passé ne signifie pas considérer que tout ce qui s’est produit était acceptable. Cela ne signifie ni nier la souffrance ni excuser ceux qui nous ont fait du mal.
Il s’agit plutôt de reconnaître ce qui a été vécu, de comprendre les protections qui ont pu se construire et d’éviter, autant que possible, de demander continuellement au présent de réparer le passé.
Parce que certaines protections autrefois nécessaires peuvent continuer à fonctionner longtemps après que le danger a disparu.
C’est ici que je situe une grande partie du travail sur la sécurité intérieure.
Non pas supprimer notre histoire, mais faire en sorte qu’elle ne choisisse plus systématiquement notre présent à notre place.
La sécurité intérieure n’est pas une armure
Plus je travaille sur cette notion, plus une définition me parle :
Être suffisamment présent avec soi-même pour ne pas s’abandonner lorsque l’extérieur devient inconfortable.
Cela ne veut absolument pas dire devenir insensible.
Une séparation peut me faire souffrir. Un deuil peut me bouleverser. Une trahison peut profondément m’affecter. Je peux connaître le doute, la tristesse, la colère ou la peur.
La sécurité intérieure ne consiste pas à atteindre un état dans lequel plus rien ne nous touche.
Elle permet plutôt, progressivement, de ne plus transformer automatiquement ce qui nous arrive en jugement sur ce que nous sommes.
Je peux être déçu par ton comportement sans conclure que je ne mérite pas d’être aimé.
Je peux recevoir une critique sans remettre toute ma valeur en question.
Je peux entendre ton désaccord sans considérer que je dois me renier pour préserver notre relation.
Et je peux également poser une limite, dire non ou partir lorsqu’une situation ne me convient plus.
Car être en sécurité intérieure ne signifie surtout pas tout accepter.
Ce que tu fais peut avoir des conséquences dans ma vie sans avoir le pouvoir de déterminer qui je suis.
Cette distinction change profondément notre rapport aux autres.
Peut-être n’avons-nous jamais cessé d’être complets
Je reviens alors à cette phrase du début :
« Nous sommes des êtres complets. »
Dans ma manière de voir les choses, peut-être n’avons-nous finalement jamais cessé de l’être.
Mais notre histoire, nos expériences et les protections que nous avons construites peuvent nous avoir progressivement éloignés de cette sensation.
Le chemin ne serait donc pas nécessairement de devenir complet.
Il serait peut-être de retrouver intérieurement l’expérience de cette complétude.
Comprendre pourquoi certaines situations ont encore autant de pouvoir sur nous. Observer ce que nous demandons aux autres de réparer, de confirmer ou de sécuriser. Faire davantage la paix avec notre histoire et apprendre à rester présents avec nous-mêmes lorsque l’extérieur devient incertain.
L’amour des autres restera précieux. La reconnaissance continuera à faire plaisir. Une réussite pourra nous rendre heureux et certaines pertes continueront à nous faire souffrir.
Mais nous n’aurons peut-être plus besoin de confier à tout cela la responsabilité de déterminer notre valeur.
Et finalement, la question que j’ai envie de garder n’est pas :
« Qu’est-ce qui me manque pour être complet ? »
Mais plutôt :
« Qu’est-ce que j’attends encore de l’extérieur pour me sentir complet ? »











