Quels médias pour quelle vie ?
Faut-il vraiment prendre la vie au sérieux ?
Il existe une phrase que nous prononçons souvent lorsque la situation devient difficile :
« Là, c’est sérieux. »
Et immédiatement, quelque chose change.
Le visage se ferme.
Le corps se tend.
La voix devient plus grave.
Nous commençons à réfléchir davantage.
À anticiper.
À imaginer les conséquences.
Comme si la gravité de notre attitude démontrait que nous avions correctement compris la gravité de la situation.
Dans mon ancien texte, j’opposais fortement deux manières de vivre : d’un côté la lourdeur, le sérieux et les émotions que nous « chargions » ; de l’autre, la légèreté, le détachement et des énergies plus fluides.
Aujourd’hui, je conserve une grande partie de cette intuition, mais je la regarde essentiellement à travers la sécurité intérieure.
Parce que notre capacité à garder de la légèreté lorsque quelque chose devient difficile ne signifie pas que nous n’avons rien compris.
Elle peut au contraire révéler que nous nous sentons suffisamment sécure pour ne pas ajouter notre propre panique au problème.
Prendre une situation au sérieux ne nous oblige pas à devenir sérieux
C’est une distinction importante.
Vous pouvez avoir un problème financier sérieux et continuer à rire avec vos enfants le soir.
Vous pouvez traverser une difficulté professionnelle et aller marcher dans la nature.
Vous pouvez recevoir une mauvaise nouvelle et continuer à apprécier un repas.
Vous pouvez vivre une période compliquée sans décider que chaque minute de votre journée doit désormais devenir compliquée.
Pourtant, nous avons parfois presque mauvaise conscience à sourire lorsque quelque chose va mal.
Comme si nous devions souffrir suffisamment pour prouver que nous prenons la situation au sérieux.
Mais à quoi sert cette souffrance supplémentaire ?
Le problème existe déjà.
Nous n’avons pas forcément besoin de le transporter mentalement vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Notre système de protection adore la gravité
Lorsqu’une situation représente une menace pour nous, notre attention se focalise naturellement dessus.
Il faut trouver une solution.
Éviter le danger.
Prévoir.
Contrôler.
Cela peut être extrêmement utile.
Le problème apparaît lorsque notre système reste en état d’alerte alors qu’aucune action immédiate n’est possible.
Nous pensons au problème au réveil.
Sous la douche.
Dans la voiture.
Pendant le repas.
En nous couchant.
Nous appelons parfois cela « chercher une solution ».
Mais nous sommes surtout en train de maintenir notre organisme mobilisé autour du problème.
Et plus nous nous sentons en insécurité, plus il peut être difficile de nous autoriser à lâcher momentanément le sujet.
« Si j’arrête d’y penser, je vais perdre le contrôle. »
Voilà une croyance intéressante à observer.
Penser davantage ne signifie pas toujours résoudre davantage
Imaginons que vous deviez payer une facture importante dans quinze jours et que vous n’ayez pas encore la somme nécessaire.
Vous pouvez regarder vos comptes.
Identifier plusieurs solutions.
Téléphoner.
Négocier un délai.
Chercher une entrée d’argent supplémentaire.
Voilà des actions.
Puis arrive un moment où, pour aujourd’hui, vous avez fait ce que vous pouviez.
À quoi sert alors de passer la soirée à refaire les calculs cinquante fois ?
La situation financière n’a pas changé.
En revanche, votre état intérieur, lui, peut considérablement se dégrader.
La sécurité intérieure consiste notamment à pouvoir dire :
« Le problème existe. Je ne le nie pas. J’ai fait ce qui était possible aujourd’hui. Maintenant, je peux revenir à ma vie. »
Cela demande parfois beaucoup plus de courage que de continuer à s’inquiéter.
La légèreté n’est pas du déni
C’est probablement l’un des points auxquels je tiens le plus.
Prendre du recul ne signifie pas faire semblant que tout va bien.
Le détachement n’est pas l’indifférence.
La légèreté n’est pas l’irresponsabilité.
Nous pouvons reconnaître pleinement une difficulté sans lui donner toute la place.
L’humour peut même parfois être une formidable ressource.
Il ne supprime pas le problème.
Mais il crée quelques centimètres d’espace entre le problème et nous.
Et dans cet espace, nous retrouvons parfois notre capacité à réfléchir, à créer et à agir.
J’ai personnellement beaucoup utilisé l’humour et la légèreté dans des périodes où ma vie était loin d’être légère.
Ce n’était pas forcément une fuite.
C’était aussi une manière de ne pas laisser les circonstances définir la totalité de mon état intérieur.
Attention à ne pas attribuer toutes les maladies à nos « énergies »
Dans mon ancien texte, j’affirmais que la lourdeur émotionnelle bloquait nos énergies et générait douleurs et pathologies.
Je ne présenterais plus les choses ainsi.
Notre état psychologique et le stress peuvent effectivement avoir des effets sur notre corps et notre bien-être.
Mais une maladie ne signifie pas qu’une personne aurait été trop négative, trop dense ou insuffisamment détachée.
Les pathologies ont des causes multiples et doivent être prises en charge médicalement lorsque cela est nécessaire.
La sécurité intérieure ne consiste pas à croire que nous pouvons tout contrôler grâce à notre état émotionnel.
Elle consiste aussi à accepter que certaines choses échappent à notre contrôle sans transformer cette incertitude en panique permanente.
Nous devenons en partie ce que nous consommons
Il y avait en revanche une phrase dans mon ancien texte que je trouve toujours très juste :
nous devons choisir de quelle nourriture nous voulons nous nourrir.
Et je ne parle pas uniquement de nourriture alimentaire.
Que faisons-nous entrer dans notre esprit toute la journée ?
Informations.
Réseaux sociaux.
Vidéos.
Discussions.
Polémiques.
Notifications.
Commentaires.
Si nous passons plusieurs heures par jour à consommer des contenus anxiogènes, conflictuels ou indignants, il n’est pas étonnant que notre représentation du monde en soit influencée.
Cela ne signifie pas qu’il faut vivre dans une bulle en refusant toute information désagréable.
Mais nous pouvons choisir notre dosage.
Sortir d’un média pour entrer dans une autre bulle n’est pas forcément s’informer
Dans mon ancien article de 2022, je parlais de « médias contrôlés » auxquels j’opposais les nombreux médias alternatifs permettant, selon moi, de construire notre propre réalité.
Aujourd’hui, j’apporterais une nuance importante.
Un média alternatif n’est pas automatiquement plus fiable qu’un média traditionnel.
Et sélectionner uniquement les sources qui confirment ce que nous avons envie de croire ne nous rend pas nécessairement plus libres.
Cela peut simplement nous enfermer dans une autre bulle.
La véritable autonomie consiste davantage à diversifier les sources, regarder leur fiabilité, distinguer un fait d’une opinion et accepter parfois de rencontrer une information qui contredit nos convictions.
La sécurité intérieure joue encore un rôle ici.
Puis-je entendre quelque chose qui ne correspond pas à ce que je crois sans immédiatement me sentir menacé ?
Notre attention est une ressource
Nous ne pouvons pas empêcher tous les problèmes du monde d’exister.
Mais nous pouvons choisir la quantité d’attention que nous leur donnons.
C’est une ressource précieuse.
Une heure passée dans une polémique est une heure que nous ne consacrons pas à notre couple, à nos enfants, à un projet, à la nature, à créer, à apprendre ou simplement à vivre.
Cela ne signifie pas qu’il ne faut jamais débattre.
Cela signifie que nous pouvons nous demander :
« Ce que je suis en train de consommer ou de commenter améliore-t-il réellement quelque chose dans ma vie ou dans celle des autres ? »
Si la réponse est non, pourquoi continuer ?
Les autres peuvent avoir besoin que nous partagions leurs peurs
Lorsque nous commençons à prendre davantage de distance avec certaines inquiétudes collectives, notre entourage peut parfois réagir.
« Tu ne te rends pas compte ! »
« Tu prends tout à la légère. »
« Il faut quand même être réaliste ! »
Ce n’est pas forcément de la malveillance.
Lorsqu’une personne est inquiète, elle peut avoir besoin que son entourage confirme que la menace mérite bien toute cette inquiétude.
Si nous restons calmes, cela peut créer un décalage.
Mais nous n’avons pas besoin de devenir anxieux pour rassurer quelqu’un d’autre.
Nous pouvons entendre sa peur sans l’adopter.
C’est aussi cela, la sécurité intérieure.
Ne pas choisir est encore un choix
Cette phrase de mon ancien texte, je la conserve.
Nous choisissons ce que nous regardons.
Les conversations auxquelles nous participons.
Les personnes auxquelles nous donnons notre temps.
La quantité d’informations que nous consommons.
La place que nous accordons à un problème dans notre journée.
Nous ne choisissons pas tout ce qui nous arrive.
Mais nous faisons quotidiennement des centaines de choix sur ce à quoi nous accordons notre attention.
Alors peut-être que la véritable question n’est pas :
« Est-ce que la vie est grave ou légère ? »
La vie contient les deux.
La question pourrait plutôt être :
« Est-ce que j’ai besoin de porter intérieurement toute la lourdeur de ce qui existe autour de moi pour être quelqu’un de responsable ? »
Je ne le crois pas.
Nous pouvons regarder la réalité.
Prendre nos responsabilités.
Agir lorsqu’une action est possible.
Et ensuite nous autoriser à rire, aimer, créer, marcher, partager, respirer et profiter de ce qui est encore là.
La sécurité intérieure ne rend pas le monde plus léger.
Elle nous évite simplement d’ajouter systématiquement notre propre poids à celui qu’il possède déjà.
Et parfois, c’est déjà immense.
Nous sommes #TousFormidable.












