Es-tu complice des humains tués sous les bombes ?
Es-tu complice des humains tués sous les bombes ?
La question dérange.
Elle peut même sembler profondément injuste.
« Moi, complice ? Je ne tire sur personne. Je ne décide d’aucune guerre. Je ne lance aucune bombe. Je ne souhaite la mort de personne. »
Et vous avez raison.
Juger quelqu’un, écrire un commentaire agressif sur Facebook ou critiquer un responsable politique ne fait évidemment pas de vous le complice juridique ou moral direct de celui qui ordonne ou commet des violences.
Les responsabilités ne doivent pas être confondues.
Mais si nous élargissons la focale, une autre question apparaît :
quel climat humain contribuons-nous à créer quotidiennement par notre manière de regarder ceux qui ne pensent pas comme nous ?
Parce qu’une guerre ne commence pas uniquement lorsqu’une première bombe tombe.
Bien avant les armes, il existe souvent une histoire de peur, de rivalités, de propagande, d’intérêts, de domination et de déshumanisation.
Et c’est cette dernière qui m’intéresse particulièrement.
Avant de combattre l’autre, il faut pouvoir le transformer en « autre »
Regardez comme nous le faisons facilement.
Les riches.
Les pauvres.
Les patrons.
Les salariés.
Les étrangers.
Les Français.
La gauche.
La droite.
Les croyants.
Les athées.
Les vaccinés.
Les non-vaccinés.
Les écologistes.
Les agriculteurs.
Les jeunes.
Les vieux.
Les hommes.
Les femmes.
Nous créons des catégories parce qu’elles nous permettent de simplifier un monde extraordinairement complexe.
Le problème commence lorsque la catégorie remplace l’être humain.
Nous ne voyons plus une personne avec son histoire, ses peurs, ses contradictions et ses raisons.
Nous voyons « un de ceux-là ».
Et progressivement, la distance se crée.
« Nous » contre « eux »
La logique de séparation est extrêmement efficace parce qu’elle répond à quelque chose de très profond chez l’être humain :
notre besoin de sécurité.
Lorsque le monde devient incertain, nous cherchons naturellement des repères.
Qui a raison ?
Qui a tort ?
Qui est avec moi ?
Qui est contre moi ?
Qui est responsable de ce qui m’arrive ?
Avoir un ennemi peut paradoxalement être rassurant.
Parce que si l’autre est responsable du problème, alors le monde redevient momentanément plus simple.
Il y a les bons.
Il y a les mauvais.
Et je sais dans quel camp je dois me placer.
La réalité humaine est malheureusement — ou heureusement — beaucoup plus complexe.
La sécurité intérieure change notre rapport au désaccord
Lorsque nous nous sentons suffisamment en sécurité intérieurement, quelqu’un peut penser différemment sans que son opinion représente immédiatement une menace pour notre identité.
Je peux ne pas être d’accord avec vous.
Je peux même considérer que votre position est profondément erronée.
Je peux m’opposer à une décision.
Je peux dénoncer une injustice.
Je peux poser une limite.
Mais je n’ai pas besoin, pour cela, de nier votre humanité.
C’est une distinction fondamentale.
Parce que la paix ne consiste pas à devenir d’accord avec tout le monde.
Elle consiste notamment à être capable de traverser le désaccord sans avoir systématiquement besoin de transformer l’autre en ennemi.
Le jugement est parfois une tentative de protection
Nous jugeons facilement le jugement.
« Il ne faut pas juger. »
Mais là encore, regardons plus profondément.
Pourquoi jugeons-nous ?
Parce que le jugement permet parfois de nous rassurer.
« Moi, je ne ferais jamais ça. »
« Moi, je ne suis pas comme ces gens-là. »
« Moi, j’ai compris. »
Cette distance nous protège.
Si l’autre est mauvais et que je suis bon, alors je sais qui je suis.
Si l’autre est ignorant et que je suis éveillé, alors je sais où me placer.
Si l’autre est responsable, alors je peux éviter de regarder ma propre part de contradiction.
Le jugement peut donc être une manière de construire artificiellement de la sécurité intérieure à travers la comparaison.
Cela ne signifie pas renoncer au discernement
Attention cependant à ne pas tomber dans l’extrême inverse.
Ne plus déshumaniser ne signifie pas tout accepter.
Nous avons besoin de lois.
De justice.
De limites.
Nous devons pouvoir qualifier des actes de violents, criminels, injustes ou inacceptables lorsqu’ils le sont.
Comprendre un être humain ne signifie pas excuser ses actes.
La douceur n’est pas la passivité.
Elle permet justement quelque chose de beaucoup plus exigeant :
refuser un comportement sans réduire entièrement la personne à ce comportement.
Je peux dire non.
Je peux m’opposer.
Je peux protéger.
Je peux demander justice.
Sans avoir besoin de nourrir intérieurement la haine.
Lorsque les réseaux sociaux transforment notre insécurité en carburant
Il suffit aujourd’hui de quelques minutes sur les réseaux sociaux pour observer cette mécanique.
Une actualité apparaît.
Quelqu’un réagit.
Un autre répond.
Puis les camps se constituent.
Très rapidement, nous ne discutons plus du sujet.
Nous discutons de la valeur des personnes.
« Abruti. »
« Facho. »
« Bobo. »
« Complotiste. »
« Mouton. »
« Assassin. »
Une étiquette permet de ne plus avoir à écouter.
Et plus nous sommes émotionnellement activés, moins nous avons envie de comprendre la complexité.
C’est ici que notre sécurité intérieure devient aussi une responsabilité dans notre manière de communiquer.
Sommes-nous responsables des guerres ?
Non, pas au sens où cette formulation pourrait le laisser entendre.
Une personne qui critique son voisin n’est pas responsable d’un bombardement à des milliers de kilomètres.
Les guerres ont des causes historiques, territoriales, économiques, politiques, idéologiques et stratégiques complexes, et les personnes qui prennent les décisions ou commettent des crimes portent des responsabilités spécifiques.
Mais nous pouvons nous poser une question plus modeste et probablement plus utile :
est-ce que ma manière de parler des autres nourrit la compréhension ou la déshumanisation ?
Là, nous avons réellement une capacité d’action.
La douceur n’est pas naïve
Face à l’horreur, parler de douceur peut sembler presque déplacé.
Pourtant, je ne parle pas d’une douceur qui fermerait les yeux.
Je parle d’une force intérieure permettant de ne pas devenir ce que nous dénonçons.
La douceur peut dire :
« Je refuse cet acte. »
« Je ne suis pas d’accord avec toi. »
« Je pose cette limite. »
« Je vais agir pour protéger cette personne. »
Mais elle ajoute intérieurement :
« Je refuse de perdre mon humanité en combattant ce que je considère comme inhumain. »
Et cela demande énormément de sécurité intérieure.
Parce que la colère nous donne immédiatement une sensation de puissance.
La douceur, elle, nous demande de rester présents à ce que nous ressentons sans automatiquement le projeter sur l’autre.
Un exercice de douceur consciente
Je vous propose une expérience.
Pas pour devenir une meilleure personne.
Pas pour être « spirituel ».
Simplement pour observer ce qui se passe en vous.
Pensez à quelqu’un que vous avez récemment jugé.
Un proche.
Une personnalité publique.
Un responsable politique.
Quelqu’un croisé sur Internet.
Observez d’abord les mots qui apparaissent spontanément.
Puis essayez de retirer momentanément l’étiquette.
Ne cherchez pas à lui donner raison.
Dites-vous simplement :
« Cette personne possède une histoire que je ne connais pas entièrement. Des peurs. Des blessures. Des contradictions. Des gens qu’elle aime. Des raisons de penser ce qu’elle pense, même si je ne les partage pas. »
Puis demandez-vous :
« Puis-je être profondément en désaccord avec cette personne sans avoir besoin de nier son humanité ? »
Voilà un véritable exercice de sécurité intérieure.
La paix commence aussi dans notre manière d’être en relation
Les guerres ne disparaîtront évidemment pas parce que nous aurons médité cinq minutes dans notre salon.
La paix internationale nécessite des institutions, de la diplomatie, du droit, des décisions politiques, des négociations et parfois des mécanismes de protection.
Mais cela ne nous dispense pas de regarder notre propre manière de vivre la différence.
Parce que nous pouvons demander aux peuples de faire la paix tout en étant incapables d’écouter notre voisin lorsqu’il vote différemment.
Nous pouvons dénoncer la haine à l’autre bout du monde et passer notre journée à mépriser ceux qui ne partagent pas nos convictions.
C’est cette contradiction qui m’intéresse.
Nous n’avons peut-être aucun pouvoir immédiat sur une bombe qui tombe à plusieurs milliers de kilomètres.
Mais nous avons du pouvoir sur la prochaine parole que nous allons prononcer.
Sur le prochain commentaire que nous allons écrire.
Sur notre manière de parler de quelqu’un qui appartient au « camp d’en face ».
Sur notre capacité à poser une limite sans humilier.
À contester sans déshumaniser.
À nous opposer sans haïr.
Alors plutôt que de vous demander si vous êtes « complice » des guerres, je vous propose une question qui me semble aujourd’hui plus juste :
« Lorsque quelqu’un menace mes croyances, mes valeurs ou ma vision du monde, depuis quel endroit intérieur vais-je lui répondre : depuis ma peur qui a besoin d’un ennemi, ou depuis suffisamment de sécurité intérieure pour rester humain au cœur même du désaccord ? »
C’est peut-être à cet endroit, minuscule et quotidien, que chacun de nous peut commencer à devenir un artisan de paix.
Stéphane Bride-Bonnot
Une vidéo pour prolonger cette réflexion accompagne cet article.












