Comment traiter un problème ?
Et si changer la société commençait aussi par notre sécurité intérieure ?
Nous vivons dans une société confrontée à des difficultés réelles.
Accès aux soins compliqué dans certains territoires, hôpitaux sous tension, justice engorgée, système pénitentiaire confronté à la surpopulation, précarité, inquiétudes économiques, tensions sociales…
Face à ces situations, nous pouvons facilement ressentir de la colère, de l’impuissance ou de l’injustice.
Nous pouvons chercher des responsables.
Les politiques.
Le système.
Les entreprises.
Les générations précédentes.
Les générations suivantes.
Les riches.
Les pauvres.
La droite.
La gauche.
Et plus nous nous sentons impuissants face à quelque chose qui nous dépasse, plus notre besoin de trouver un responsable peut devenir important.
Pourtant, une autre question mérite d’être posée :
depuis quel endroit intérieur cherchons-nous à changer ce qui nous dérange à l’extérieur ?
C’est là que la sécurité intérieure rejoint, selon moi, la question collective.
Un problème collectif ne disparaît pas en fermant les yeux
Commençons par éviter un malentendu.
Se tourner vers soi ne signifie pas nier les problèmes de société.
Si un territoire manque de médecins, il existe un problème concret d’accès aux soins.
Si des tribunaux mettent plusieurs années à traiter certaines affaires, une réflexion sur les moyens de la justice est légitime.
Si des personnes ne peuvent plus se loger ou se nourrir correctement, nous ne pouvons pas simplement leur demander de « penser positif ».
La sécurité intérieure ne consiste pas à nier la réalité extérieure.
Elle consiste à ne pas laisser cette réalité prendre entièrement le contrôle de notre état intérieur.
La nuance est fondamentale.
La colère peut être un signal
J’écrivais autrefois que la colère était un poison et qu’il fallait l’éviter.
Je nuancerais fortement cette affirmation aujourd’hui.
La colère est d’abord une émotion humaine.
Elle peut nous indiquer qu’une limite a été franchie, qu’une situation nous paraît injuste ou qu’une valeur importante pour nous n’est pas respectée.
Elle n’est donc pas notre ennemie.
Ce qui devient problématique, c’est ce que nous en faisons.
Est-ce que je transforme ma colère en réflexion, en proposition, en engagement ou en action constructive ?
Ou est-ce que je l’entretiens quotidiennement jusqu’à ce qu’elle occupe tout mon espace mental ?
Il existe une différence immense entre ressentir une colère et construire son identité autour de cette colère.
La sécurité intérieure nous permet justement d’écouter l’émotion sans lui abandonner les commandes.
Porter son attention sur le problème ou sur la solution ?
C’est probablement l’idée centrale que je conserverais de mon ancien texte.
Lorsque quelque chose me dérange, je peux consacrer énormément d’énergie à expliquer pourquoi cela ne fonctionne pas.
Mais au bout d’un moment, une question doit apparaître :
qu’est-ce que je souhaite voir exister à la place ?
Je peux passer trois heures à parler du manque de médecins.
Ou consacrer une partie de cette énergie à réfléchir à l’accès aux soins dans mon territoire.
Je peux critiquer la solitude.
Ou créer du lien.
Je peux dénoncer la pollution.
Ou modifier certains comportements et soutenir des projets qui proposent des alternatives.
Je peux critiquer l’individualisme.
Ou commencer à remettre de la coopération dans mon propre environnement.
Cela ne signifie pas que mon action individuelle suffira à résoudre un problème systémique.
Mais je passe d’une position d’impuissance à une position de contribution.
Et intérieurement, cela change énormément de choses.
Revendiquer n’est pas nécessairement combattre
Je disais également qu’il fallait cesser de « combattre dans la matière ».
Là encore, je serais aujourd’hui plus prudent.
Des avancées sociales majeures ont été obtenues parce que des personnes se sont mobilisées collectivement.
Manifester, voter, créer une association, défendre une cause ou interpeller des responsables politiques font partie des possibilités d’une société démocratique.
Le problème n’est donc pas l’action collective.
La question est :
quelle énergie intérieure alimente cette action ?
Puis-je défendre quelque chose sans considérer celui qui pense différemment comme mon ennemi ?
Puis-je être ferme sans déshumaniser ?
Puis-je vouloir transformer un système sans consacrer ma vie à le haïr ?
Puis-je m’engager sans perdre ma paix intérieure ?
Voilà un travail beaucoup plus difficile.
Et probablement beaucoup plus utile.
Nous voulons souvent changer le monde lorsque nous ne savons plus quoi faire de notre impuissance
Il est parfois plus facile de commenter pendant des heures les problèmes du pays que de regarder ce qui ne fonctionne plus dans notre propre existence.
Parce que là, nous retrouvons notre responsabilité.
Mon travail me convient-il ?
Mes relations me conviennent-elles ?
Comment est-ce que je prends soin de moi ?
Quelles informations est-ce que je consomme quotidiennement ?
Qu’est-ce qui occupe mon temps ?
Qu’est-ce que je transmets autour de moi ?
Quel projet suis-je réellement en train de construire ?
Je peux avoir une opinion sur l’état du monde.
Mais si je passe mes journées dans la peur, la frustration, la comparaison et l’impuissance, je participe moi aussi à l’atmosphère que je dénonce.
C’est ici que commence ma responsabilité.
La sécurité intérieure nous fait sortir de l’impuissance
Lorsque nous ne nous sentons pas en sécurité, notre cerveau cherche naturellement à identifier les menaces.
Nous regardons ce qui pourrait mal tourner.
Nous cherchons des garanties.
Nous anticipons.
Nous pouvons devenir beaucoup plus sensibles aux informations anxiogènes.
Et aujourd’hui, nous avons accès vingt-quatre heures sur vingt-quatre à une quantité quasiment infinie de raisons de nous inquiéter.
Il suffit d’ouvrir un réseau social.
Une crise.
Une guerre.
Une catastrophe.
Un scandale.
Une injustice.
Une polémique.
Puis une autre.
Nous pouvons finir par porter émotionnellement des dizaines de problèmes sur lesquels nous n’avons pratiquement aucune possibilité d’action.
Notre système intérieur reste alors en alerte.
La sécurité intérieure demande de faire un tri.
Qu’est-ce qui dépend réellement de moi ?
Et qu’est-ce qui ne dépend pas de moi ?
Revenir à sa zone de responsabilité
Je ne peux pas régler seul la situation des hôpitaux français.
Mais je peux prendre soin de ma santé et consulter lorsque cela est nécessaire.
Je ne peux pas supprimer tous les conflits de la société.
Mais je peux apprendre à gérer autrement ceux auxquels je participe.
Je ne peux pas supprimer la solitude.
Mais je peux appeler quelqu’un.
Je ne peux pas transformer seul notre rapport collectif à la consommation.
Mais je peux regarder le mien.
Je ne peux pas obliger les autres à être bienveillants.
Mais je peux choisir la manière dont je parle.
Cette posture ne résout pas miraculeusement les problèmes collectifs.
Elle nous rend simplement à nouveau acteurs là où nous avons réellement du pouvoir.
Prendre soin de soi n’est pas se désintéresser des autres
J’ai longtemps parlé du temps passé dans la nature comme d’un moyen de faire baisser l’ego.
Je le formulerais aujourd’hui autrement.
Passer du temps dehors, marcher, ralentir, couper les sollicitations numériques ou simplement rester quelques instants en silence peut nous aider à retrouver un état intérieur plus calme.
Deux heures quotidiennes ne constituent évidemment pas une règle universelle.
Mais nous avons tous besoin d’espaces où notre attention cesse d’être continuellement captée par les urgences du monde.
Ce n’est pas fuir.
C’est récupérer suffisamment de disponibilité intérieure pour choisir ensuite comment nous voulons agir.
Trouver sa voie plutôt que combattre toutes les autres
Je reste profondément attaché à l’idée que chacun peut apporter quelque chose au collectif.
J’appelais autrefois cela notre « mission d’incarnation ».
On peut employer d’autres mots.
Notre voie.
Notre contribution.
Notre projet.
Notre place.
Peu importe.
La question reste magnifique :
qu’est-ce que je peux créer, à mon niveau, qui fasse du bien autour de moi tout en étant profondément aligné avec qui je suis ?
Certaines personnes soigneront.
D’autres enseigneront.
Certaines entreprendront.
D’autres créeront.
Certaines élèveront leurs enfants.
D’autres prendront soin de la nature, construiront, cuisineront, répareront, accompagneront, inventeront ou transmettront.
Nous n’avons pas besoin d’accomplir quelque chose d’extraordinaire pour contribuer.
Nous avons besoin de trouver une place qui nous ressemble suffisamment pour ne pas passer notre existence à lutter contre nous-mêmes.
Une société est aussi composée de millions d’états intérieurs
Nous sommes des millions à constituer ce que nous appelons « la société ».
Alors imaginons simplement davantage de personnes capables de :
prendre soin de leur équilibre intérieur,
exprimer un désaccord sans violence,
poser leurs limites,
prendre leurs responsabilités,
coopérer,
demander de l’aide lorsqu’elles en ont besoin,
construire un projet qui a du sens,
et agir davantage depuis leurs valeurs que depuis leurs peurs.
Cela ne supprimerait évidemment pas tous les problèmes économiques, sanitaires ou politiques.
Mais cela modifierait profondément notre manière collective de les aborder.
Changer le monde sans se perdre soi-même
Nous pouvons vouloir un monde différent.
Nous pouvons nous engager.
Nous pouvons voter.
Nous pouvons manifester.
Nous pouvons créer des entreprises, des associations ou de nouveaux modèles.
Nous pouvons défendre quelque chose qui nous semble juste.
Mais nous pouvons également nous demander régulièrement :
Est-ce que ce combat est encore au service de ce que j’aime, ou suis-je devenu prisonnier de ce que je combats ?
Voilà peut-être la frontière.
La sécurité intérieure ne nous transforme pas en spectateurs indifférents.
Au contraire.
Elle nous permet d’agir sans avoir constamment besoin d’un ennemi.
Elle nous permet de reconnaître ce qui ne fonctionne pas sans nous laisser dévorer par la peur.
Elle nous permet de regarder un problème et de nous demander :
« Quelle est ma part de responsabilité, et quelle peut être ma part de contribution ? »
Nous ne changerons probablement jamais toute l’humanité à nous seuls.
Mais nous pouvons changer l’endroit depuis lequel nous participons à cette humanité.
Et lorsque nous sommes suffisamment en sécurité à l’intérieur pour ne plus consacrer toute notre énergie à nous défendre, nous récupérons énormément d’énergie pour créer.
Créer du lien.
Créer des solutions.
Créer des projets.
Créer de la joie.
Et peut-être est-ce précisément ainsi que chacun, à son niveau, peut commencer à faire évoluer le collectif.
Nous sommes #TousFormidable.











