L’énergie est invisible… (+vidéo)
Je ne répare personne : créer un espace où l’autre peut retrouver sa sécurité intérieure
Il y a quelque temps, j’ai partagé un extrait d’une conférence où l’on pouvait observer quelque chose qui m’interpelle toujours autant.
En l’espace de deux heures, certaines personnes semblaient déjà aller mieux.
Et pourtant, qu’avions-nous fait ?
Pas grand-chose, finalement.
Nous avions papoté.
Évidemment, lorsque j’écris cela, il y a immédiatement une partie de moi qui pourrait traduire cette phrase par : « Donc, tu ne sers à rien. »
Cette petite voix, je la connais.
Mais justement, je crois qu’il existe derrière cette expérience quelque chose d’essentiel à comprendre sur l’accompagnement humain : nous ne réparons pas les gens.
Et tant mieux.
Une personne n’est pas un objet cassé
Pendant longtemps, le vocabulaire du développement personnel, de la thérapie ou du coaching a parfois laissé entendre qu’il fallait « réparer » quelque chose chez l’être humain.
Réparer ses blessures.
Réparer son passé.
Réparer ses traumatismes.
Réparer ses relations.
Comme si nous étions des machines auxquelles il manquerait une pièce.
Aujourd’hui, cette manière de présenter les choses me dérange.
Lorsque quelqu’un vient me voir avec une difficulté, mon rôle n’est pas de considérer qu’il est cassé et que je possède les outils nécessaires pour le remettre en état.
Je ne détiens pas ce pouvoir.
Et surtout, je ne souhaite pas le détenir.
Parce que si je laisse croire à quelqu’un que je suis celui qui le répare, je peux involontairement lui transmettre un autre message :
« Sans moi, tu n’y arrives pas. »
Or, pour moi, tout l’enjeu de la sécurité intérieure se trouve précisément à l’opposé.
L’accompagnement ne devrait pas créer de dépendance
Une personne en insécurité cherche naturellement des repères.
Elle peut avoir besoin d’être rassurée, entendue, accompagnée ou simplement regardée différemment.
Le problème commence lorsque toute sa stabilité dépend de l’extérieur.
« Dis-moi ce que je dois faire. »
« Dis-moi si j’ai raison. »
« Dis-moi quelle décision prendre. »
« Dis-moi que tout va bien se passer. »
L’accompagnant peut alors facilement devenir celui qui sait.
Celui qui comprend.
Celui qui détient la solution.
Cela peut être très valorisant pour l’ego de celui qui accompagne, mais est-ce réellement ce dont la personne a besoin ?
Dans mon expérience, je retrouve souvent exactement l’inverse.
Plus une personne retrouve sa sécurité intérieure, moins elle a besoin que quelqu’un décide à sa place.
Elle recommence à s’écouter.
Elle ressent davantage ses limites.
Elle identifie ce qui lui convient.
Elle ose faire ses propres choix.
Elle redevient progressivement autonome.
C’est cela qui m’intéresse.
Alors, à quoi sert celui qui accompagne ?
Si je ne répare personne, à quoi est-ce que je sers ?
La question mérite d’être posée.
Je peux créer un cadre.
Je peux poser une question que la personne ne s’était jamais posée.
Je peux mettre en lumière une contradiction.
Je peux partager une expérience.
Je peux confronter une croyance.
Je peux parfois bousculer.
Je peux surtout offrir un espace dans lequel une personne se sent suffisamment en sécurité pour regarder quelque chose qu’elle évitait jusque-là.
Et c’est souvent là que les transformations les plus intéressantes apparaissent.
Non pas parce que j’aurais introduit quelque chose de magique dans la personne.
Mais parce qu’elle avait déjà en elle des ressources auxquelles elle n’accédait plus.
Parfois, « papoter » fait beaucoup plus que nous l’imaginons
Nous sous-estimons la puissance d’un véritable espace de parole.
Un endroit où nous pouvons dire ce que nous pensons sans avoir immédiatement peur du jugement.
Un endroit où quelqu’un nous écoute réellement.
Un endroit où une question peut venir déplacer notre regard.
Un endroit où nous pouvons rire de quelque chose qui nous semblait dramatique une heure auparavant.
Un endroit où notre corps comprend progressivement qu’il n’a peut-être plus besoin de rester en protection permanente.
De l’extérieur, nous pouvons avoir l’impression que nous ne faisons que « papoter ».
Mais intérieurement, il peut se passer énormément de choses.
Une personne peut soudain comprendre pourquoi elle répète une situation.
Elle peut mettre des mots sur une peur.
Elle peut réaliser qu’elle s’était enfermée dans un scénario.
Elle peut simplement découvrir qu’elle possède davantage de choix qu’elle ne le pensait.
Personne ne l’a réparée.
Elle vient de retrouver un accès à elle-même.
Bousculer sans prendre le pouvoir sur l’autre
Je sais également que ma manière d’accompagner n’a jamais été particulièrement lisse.
Je peux être direct.
Je peux employer des mots qui bousculent.
Je peux mettre beaucoup d’énergie dans un échange.
C’est une partie de ma personnalité.
Mais être direct ne donne pas le droit d’imposer sa vérité.
Bousculer quelqu’un n’a de sens que si le cadre reste suffisamment sécurisant pour lui permettre de conserver son libre arbitre.
C’est là que ma propre vision de l’accompagnement a évolué.
Je peux proposer un regard sans prétendre détenir la vérité.
Je peux confronter sans décider à la place de l’autre.
Je peux partager ce que j’observe sans transformer cette observation en diagnostic.
Et surtout, je peux accepter que la personne fasse ensuite exactement ce qu’elle souhaite de ce que je lui ai proposé.
Parce que sa vie lui appartient.
La sécurité intérieure change la relation d’accompagnement
Pour moi, un accompagnement réussi ne se mesure donc pas uniquement à ce qui se passe pendant une séance, un atelier ou une conférence.
Il se mesure aussi à ce qui se passe lorsque l’accompagnant n’est plus là.
Est-ce que la personne sait davantage s’écouter ?
Est-ce qu’elle comprend mieux ses mécanismes de protection ?
Est-ce qu’elle ose prendre une décision sans demander dix validations autour d’elle ?
Est-ce qu’elle peut traverser une période d’incertitude sans perdre complètement ses repères ?
Est-ce qu’elle devient progressivement sa propre source de stabilité ?
Alors oui, parfois, pendant deux heures, nous ne faisons que papoter.
Et peut-être que mon rôle n’est effectivement pas aussi important que mon ego aimerait parfois le croire.
Je n’ai pas besoin d’être celui qui répare.
Je préfère être celui qui, pendant quelques minutes ou quelques heures, participe à créer un espace suffisamment sécurisant pour que l’autre puisse se rencontrer lui-même.
Parce qu’au bout du compte, la sécurité intérieure ne consiste pas à trouver quelqu’un qui nous sauvera chaque fois que nous vacillons.
Elle consiste à découvrir que nous pouvons progressivement devenir notre propre point d’appui.












