Quand une maladie liée au tabac raconte l’histoire d’un manque d’amour
Tabac : et si la cigarette venait aussi répondre à un besoin de sécurité intérieure ?
Lorsque nous parlons des conséquences du tabac, nous pensons immédiatement au corps physique.
Essoufflement, diminution des capacités respiratoires, maladies cardiovasculaires, cancers, bronchopneumopathie chronique obstructive… Les effets du tabagisme sur la santé sont aujourd’hui largement documentés et certaines maladies nécessitent évidemment une prise en charge médicale.
Mais une autre question m’intéresse dans mon travail d’accompagnement :
Pourquoi une personne continue-t-elle à fumer alors qu’elle sait parfaitement que cela lui fait du mal ?
Parce que l’information ne suffit pas toujours à modifier un comportement.
Dire à quelqu’un qui fume deux paquets par jour que le tabac est dangereux ne lui apprend généralement rien. Le paquet lui-même le lui rappelle quotidiennement.
Alors pourquoi continuer ?
Peut-être parce que la cigarette n’est pas seulement une cigarette.
Elle peut avoir pris une fonction.
Elle peut calmer.
Créer une pause.
Accompagner un moment de solitude.
Occuper les mains.
Donner l’impression de relâcher la pression.
Créer un rituel rassurant dans une journée qui ne l’est pas.
Et c’est là que nous retrouvons un sujet central dans mes accompagnements : la sécurité intérieure.
L’histoire d’A. : lorsque la cigarette devient une béquille
Je vais vous partager l’histoire d’une personne que j’ai accompagnée. Je l’appellerai simplement A. afin de préserver son anonymat.
A. évoluait dans un univers professionnel très structuré, où la méthode, la précision, la logique et le contrôle occupaient une place considérable.
Elle fumait énormément : jusqu’à deux paquets de cigarettes par jour.
Bien sûr, il y avait la dépendance physique à la nicotine.
Mais en discutant avec elle, une autre dimension est apparue.
La cigarette accompagnait des moments particuliers.
Le stress.
La pression.
Le besoin de souffler.
Le sentiment de vide.
Elle devenait presque une présence.
Et derrière cette consommation se trouvait également une histoire personnelle marquée par un besoin de reconnaissance et une relation maternelle vécue comme insuffisamment nourrissante affectivement.
A. avait développé une manière de fonctionner que je rencontre régulièrement : chercher à l’extérieur ce qui manque à l’intérieur.
Dans son cas, cela passait notamment par le travail, la performance et la cigarette.
La cigarette ne crée pas la sécurité intérieure
C’est tout le paradoxe d’une dépendance.
À court terme, le comportement peut apporter une sensation recherchée : soulagement, pause, plaisir, apaisement ou simplement rupture avec la tension du moment.
Le cerveau apprend alors très rapidement l’association.
Je ressens quelque chose d’inconfortable.
Je fume.
Je ressens un changement.
Puis le mécanisme recommence.
À force de répétition, la cigarette peut devenir une réponse automatique à quantité de situations qui, à l’origine, n’ont rien à voir avec le tabac.
Une contrariété ?
Cigarette.
Une journée difficile ?
Cigarette.
Un moment de solitude ?
Cigarette.
Une décision stressante ?
Cigarette.
Un café ?
Cigarette.
Et progressivement, nous pouvons ne plus savoir ce que nous cherchons réellement lorsque nous allumons la suivante.
C’est là qu’un travail intérieur peut devenir intéressant.
Non pas pour prétendre que la volonté ou les émotions remplaceraient une prise en charge médicale de l’addiction ou d’une maladie, mais pour poser une question différente :
« De quoi ai-je réellement besoin au moment où j’ai besoin de cette cigarette ? »
Derrière le comportement, chercher le besoin
Dans l’accompagnement d’A., je n’ai donc pas voulu commencer par lui répéter :
« Il faut arrêter de fumer. »
Elle le savait.
Nous avons plutôt observé ce que la cigarette venait soutenir dans son fonctionnement.
Quel était le besoin derrière ?
De la douceur ?
De la reconnaissance ?
Une pause ?
Le droit de ne rien faire ?
La possibilité de respirer quelques minutes ?
Le besoin d’être rassurée ?
Une compensation face à la solitude ?
C’est une distinction essentielle.
Parce que vouloir supprimer un comportement sans comprendre sa fonction peut laisser intact le besoin auquel il répondait.
Et tant que ce besoin existe, nous risquons de devoir lutter continuellement contre nous-mêmes ou de déplacer la compensation vers autre chose.
La sécurité intérieure ne consiste pas à supprimer ses fragilités
Nous avons également travaillé autour de son histoire, de son rapport à elle-même et de cette nécessité de trouver sa valeur dans ce qu’elle produisait.
Parce que lorsque ma valeur dépend essentiellement de mon travail, de mes performances ou de la reconnaissance des autres, ma sécurité devient extrêmement fragile.
Il suffit d’un échec.
D’une critique.
D’un changement professionnel.
D’une personne qui ne reconnaît pas mes efforts.
Et tout vacille.
Développer sa sécurité intérieure consiste au contraire à reconstruire progressivement un espace dans lequel je peux exister sans avoir continuellement besoin de prouver ma valeur.
C’est apprendre à me demander :
Qui suis-je lorsque je ne produis rien ?
Est-ce que je sais rester seul avec moi-même sans devoir immédiatement remplir le silence ?
Qu’est-ce que je cherche à calmer lorsque je fume ?
Qu’est-ce qui manque réellement dans ma vie aujourd’hui ?
Ces questions peuvent parfois nous emmener beaucoup plus loin que la cigarette elle-même.
Lorsque toute la vie commence à bouger
Au fil du temps, A. n’a pas seulement travaillé sur son rapport au tabac.
Sa vie a commencé à évoluer.
Elle s’est formée à la création de sites Internet, puis à la cybersécurité.
Elle a changé d’environnement.
Elle s’est rapprochée de la nature.
Elle s’est mise au jardinage.
Elle a retrouvé des activités et un quotidien qui lui apportaient davantage de satisfaction.
Autrement dit, nous ne travaillions plus uniquement sur la question :
« Comment enlever quelque chose de ma vie ? »
Nous travaillions aussi sur :
« Qu’est-ce que je peux remettre dans ma vie pour avoir moins besoin de fuir ? »
Je trouve cette distinction fondamentale.
Parce que nous sommes parfois tellement focalisés sur le comportement que nous voulons supprimer que nous oublions de construire la vie que nous aimerions réellement habiter.
Et le corps dans tout cela ?
A. avait également développé des problèmes de santé liés au tabac et son quotidien était devenu difficile.
Son état a ensuite évolué favorablement parallèlement aux changements qu’elle mettait en place.
Je tiens cependant à être précis : cette histoire individuelle ne permet pas d’affirmer qu’un travail émotionnel guérit une maladie provoquée par le tabac.
Une amélioration médicale doit être évaluée médicalement.
En revanche, cette expérience m’a renforcé dans une conviction concernant l’accompagnement : prendre soin du corps peut aussi nécessiter de regarder la manière dont nous vivons.
Notre niveau de stress.
Notre sommeil.
Nos habitudes.
Notre environnement.
Nos relations.
Notre capacité à poser des limites.
Notre manière de nous traiter nous-mêmes.
Et, bien entendu, nos dépendances.
Le corps ne doit donc pas devenir un prétexte pour culpabiliser la personne malade en lui disant qu’elle aurait « créé » sa maladie.
Il peut en revanche devenir une invitation à prendre soin de soi dans toutes les dimensions possibles.
Ne pas seulement arrêter de fumer : apprendre à ne plus avoir besoin de fuir
Si vous fumez aujourd’hui, je vous propose une petite expérience.
La prochaine fois que l’envie d’une cigarette arrive, ne cherchez pas immédiatement à la combattre.
Observez-la.
Et juste avant d’allumer votre cigarette, demandez-vous :
« Qu’est-ce que je ressens exactement maintenant ? »
Puis :
« Qu’est-ce que j’attends de cette cigarette ? »
Du calme ?
Une pause ?
Du plaisir ?
Une récompense ?
Un moyen d’éviter une émotion ?
Le droit de sortir cinq minutes d’une situation qui vous pèse ?
Il n’y a pas de bonne réponse.
Il s’agit simplement de remettre de la conscience dans un comportement devenu automatique.
Et peut-être découvrirez-vous progressivement que derrière certaines cigarettes se trouve autre chose qu’une envie de nicotine.
Tout ne se règle pas par la volonté
C’est peut-être l’un des messages les plus importants.
Nous avons tendance à croire qu’il suffit de vouloir suffisamment fort pour changer.
Mais lorsque le comportement participe depuis des années à notre équilibre, même imparfait, le supprimer peut venir toucher directement notre sentiment de sécurité.
D’où l’intérêt de travailler simultanément sur plusieurs dimensions : la dépendance physique avec les professionnels compétents lorsque cela est nécessaire, mais également les habitudes, les émotions, l’environnement et ce qui donne du sens à notre existence.
Parce que la question n’est peut-être pas seulement :
« Comment arrêter cette cigarette ? »
Elle peut aussi devenir :
« Comment construire suffisamment de sécurité en moi et autour de moi pour ne plus avoir besoin de lui demander ce qu’elle m’apporte aujourd’hui ? »
C’est précisément là que commence, pour moi, le retour à soi.
Non pas en combattant une partie de nous.
Mais en comprenant ce qu’elle essayait jusqu’ici de protéger.
Stéphane Bride-Bonnot
#TousFormidable












