Que penser du jugement ?
Ce que nous transmettons aux autres nourrit aussi notre propre monde intérieur
À une époque, j’avais pris une décision radicale avec mon fil d’actualité Facebook : je supprimais systématiquement tout ce qui ne me plaisait pas.
Les publications anxiogènes.
Les polémiques.
Les critiques.
Les règlements de comptes.
Tout ce qui, selon mon expression bien à moi, ressemblait à du « caca ».
Le caca, chez moi, c’est tout ce bruit qui ne sert à rien, qui nous alourdit et qui ne contribue ni à notre bien-être ni à celui des autres.
À force de nettoyer mon environnement numérique, je m’étais construit une sorte de petit monde de Bisounours.
Puis de nouveaux contacts sont arrivés. Je dis bien « contacts », parce que Facebook et moi n’avons pas exactement la même définition du mot « ami ».
Et naturellement, le bruit est revenu.
Avec lui, j’ai recommencé à observer quelque chose qui me semble fondamental : la facilité avec laquelle nous transmettons aux autres ce qui nous dérange, nous énerve ou nous révolte.
Et derrière cette habitude se cache une vraie question de sécurité intérieure.
Nous jugeons tous
Nous pouvons passer énormément de temps à débattre sur le mot.
« Ce n’est pas un jugement, c’est un constat. »
« Je ne critique pas, je donne mon opinion. »
« Je ne suis pas négatif, je dis simplement la vérité. »
Finalement, peu importe l’étiquette.
Nous avons tous un système de valeurs, des croyances, une histoire et des préférences à partir desquels nous interprétons ce qui nous entoure.
Nous évaluons.
Nous comparons.
Nous aimons.
Nous n’aimons pas.
Nous approuvons.
Nous désapprouvons.
C’est humain.
Le problème n’est donc pas nécessairement d’avoir une pensée critique.
La question intéressante est plutôt :
Qu’est-ce que cette pensée provoque en moi et qu’est-ce que je décide ensuite d’en faire ?
Une pensée n’a pas forcément besoin de devenir une publication
Quelqu’un publie quelque chose qui vous agace.
Une personne politique dit quelque chose avec lequel vous êtes profondément en désaccord.
Un automobiliste fait n’importe quoi.
Un collègue vous irrite.
Une connaissance adopte un comportement que vous trouvez complètement absurde.
Une émotion monte.
C’est là que la sécurité intérieure devient intéressante.
Parce qu’entre ce que je ressens et ce que je vais faire, il existe un espace.
Je peux immédiatement prendre mon téléphone et publier :
« Vous avez vu cet abruti ? »
Je peux partager l’information avec quinze personnes.
Je peux passer une heure à argumenter dans les commentaires.
Ou je peux simplement constater :
« Cela m’agace. Pourquoi ? »
Et ne rien transmettre.
Tout ce qui traverse notre esprit n’a pas vocation à devenir un contenu public.
Pourquoi avons-nous besoin de transmettre le négatif ?
C’est une question que je trouve passionnante.
Lorsque quelque chose nous met en colère, pourquoi ressentons-nous parfois immédiatement le besoin de le raconter ?
Peut-être pour être validés.
« Dis-moi que j’ai raison d’être énervé. »
Pour créer de l’appartenance.
« Nous sommes d’accord : eux sont vraiment insupportables. »
Pour nous rassurer.
« Si les autres pensent comme moi, alors ma vision est probablement la bonne. »
Ou simplement pour évacuer une émotion que nous ne savons pas encore accueillir seuls.
Autrement dit, derrière certaines publications négatives se trouve parfois une demande implicite de régulation extérieure.
J’ai besoin que les autres participent à mon émotion pour me sentir mieux.
La sécurité intérieure permet progressivement autre chose :
ressentir une émotion sans avoir systématiquement besoin de la déposer chez quelqu’un d’autre.
« Confiez le négatif à la nature »
J’avais formulé à l’époque une règle extrêmement simple :
Tout ce que vous avez à dire de négatif, confiez-le à la nature.
Tout ce que vous avez à dire de positif, confiez-le à l’humain.
Je trouve toujours cette image intéressante.
Elle ne signifie évidemment pas qu’il faudrait enfouir toutes nos difficultés ou ne jamais parler de ce qui va mal.
Nous avons parfois besoin de parler.
À un proche.
À un professionnel.
À une personne de confiance.
Nous avons également besoin de dénoncer certaines injustices et de poser des limites.
La « pensée positive » ne doit jamais devenir une obligation de sourire devant l’inacceptable.
Mais il existe une différence considérable entre parler d’un problème pour le résoudre et propager continuellement une émotion négative simplement pour l’entretenir.
La nature comme espace de décompression
Pourquoi la nature ?
Parce qu’elle peut offrir un espace dans lequel nous n’avons rien à prouver.
Marcher.
Respirer.
S’asseoir.
Regarder la mer.
Entrer dans une forêt.
Écouter les oiseaux.
Laisser retomber l’agitation avant de décider ce que nous voulons faire de ce que nous ressentons.
Nous pouvons arriver extrêmement énervés et repartir avec une perception différente.
Pas nécessairement parce que la nature aurait magiquement absorbé notre colère.
Simplement parce que nous avons créé un espace entre le stimulus et notre réponse.
Et parfois, après trente minutes de marche, la publication assassine que nous voulions écrire nous semble soudain complètement inutile.
Votre fil d’actualité influence votre état intérieur
Nos environnements numériques ne sont pas neutres.
Si vous passez quotidiennement plusieurs heures à regarder des conflits, des catastrophes, des indignations et des personnes qui se déchirent, cela peut influencer votre humeur et votre perception du monde.
Faire du tri n’est donc pas nécessairement vivre dans le déni.
Cela peut être une forme d’hygiène mentale.
Vous choisissez déjà ce que vous mangez.
Vous pouvez aussi choisir une partie de ce que vous laissez entrer dans votre tête.
Masquer un compte.
Se désabonner.
Réduire le temps passé sur certaines plateformes.
Choisir des contenus qui nous apprennent quelque chose, nous font rire, nous inspirent ou nous mettent en mouvement.
Ce sont de petits actes de sécurité intérieure.
Attention cependant à la bulle de Bisounours
Il existe l’excès inverse.
Si nous supprimons systématiquement toute personne qui pense différemment de nous, nous pouvons finir enfermés dans une bulle où nous n’entendons plus que notre propre vision du monde.
Être en sécurité intérieure ne signifie pas avoir besoin d’un environnement dans lequel personne ne nous contredit.
Au contraire.
Plus je suis solide intérieurement, plus je peux entendre une opinion différente sans me sentir personnellement menacé.
Je peux penser :
« Je ne suis absolument pas d’accord avec toi. »
Sans devoir penser :
« Tu es un idiot. »
La différence est considérable.
Nous ne recevons pas toujours exactement ce que nous donnons
J’écrivais :
« Nous recevons ce que nous donnons. »
C’est une belle règle de conduite, mais pas une loi mécanique.
Vous pouvez donner énormément d’amour à quelqu’un qui ne vous en donnera jamais.
Vous pouvez être respectueux et rencontrer quelqu’un qui ne l’est pas.
La vie ne fonctionne pas comme une machine dans laquelle nous mettrions une pièce d’amour pour recevoir automatiquement une pièce d’amour en retour.
En revanche, ce que nous donnons influence profondément le type de relations que nous construisons et la personne que nous devenons.
Si je communique continuellement par l’agressivité, je favorise probablement des interactions agressives.
Si je communique avec respect, j’augmente les possibilités de construire des relations respectueuses.
Et surtout, je reste cohérent avec qui j’ai choisi d’être.
Avant de publier, posez-vous une question
Lorsque quelque chose vous énerve aujourd’hui et que vous êtes sur le point de le partager, essayez simplement ceci :
« Qu’est-ce que ma publication va nourrir ? »
Va-t-elle informer ?
Faire réfléchir ?
Aider ?
Créer une conversation utile ?
Permettre de résoudre quelque chose ?
Ou va-t-elle simplement transmettre ma colère à cent personnes supplémentaires ?
Cette question ne vous interdit rien.
Elle vous redonne simplement le choix.
Et c’est précisément cela, pour moi, la sécurité intérieure : ne plus être obligé de réagir immédiatement à tout ce que l’extérieur provoque en nous.
Nous pouvons observer.
Ressentir.
Prendre du recul.
Puis choisir consciemment ce que nous voulons transmettre.
Parce que si nous voulons contribuer à un monde plus apaisé, cela commence peut-être beaucoup plus près que nous ne le pensons.
Dans nos paroles.
Dans nos commentaires.
Dans nos publications.
Dans ce que nous décidons chaque jour de faire circuler entre les êtres humains.
Alors, lorsque vous avez besoin de déposer votre colère, allez marcher, respirez, écrivez-la pour vous, parlez-en à la bonne personne si nécessaire.
Et lorsque vous revenez vers les autres, demandez-vous ce que vous avez réellement envie de leur offrir.
Parce que tout part de soi pour revenir à soi.












