Quelle valeur te portes-tu ? (+ vidéo )
Peut-on se « prostituer » sans parler de sexe ? Quand nous négocions notre propre valeur
J’ai abordé un jour en conférence la question de la valeur.
Pas la valeur financière.
Pas le prix d’un produit.
Pas le montant d’une prestation.
Mais la valeur que nous nous accordons à nous-mêmes.
Nous avons donc parlé d’estime de soi.
Puis j’ai utilisé un mot beaucoup plus dérangeant :
prostitution.
Évidemment, la prostitution possède une définition précise et une réalité humaine, sociale et économique complexe qu’il n’est pas question ici de banaliser.
Mais j’utilise volontairement ce mot comme une métaphore pour poser une question qui peut faire mal :
combien de fois acceptons-nous de nous vendre contre quelque chose dont nous pensons avoir besoin ?
Pas nécessairement notre corps.
Notre temps.
Nos valeurs.
Nos limites.
Notre liberté.
Notre dignité parfois.
Et lorsque nous regardons les choses sous cet angle, le sujet touche directement à l’estime de soi et à la sécurité intérieure.
Nous pouvons négocier notre valeur contre de la sécurité
Imaginez une personne qui déteste profondément son travail.
Chaque dimanche soir, elle ressent déjà le poids du lundi.
Elle n’aime plus ce qu’elle fait.
Elle ne partage peut-être même plus les valeurs de son entreprise.
Elle se sent épuisée, frustrée, parfois humiliée.
Pourtant, chaque matin, elle retourne travailler.
Pourquoi ?
La réponse peut évidemment être parfaitement légitime :
parce qu’elle a besoin d’un revenu.
Un loyer.
Des crédits.
Des enfants.
Des responsabilités.
Il ne s’agit certainement pas de juger cette personne.
Mais il peut être intéressant de regarder ce qui se passe intérieurement lorsqu’une situation perdure pendant des années.
À quel moment la sécurité financière devient-elle tellement importante que nous acceptons de sacrifier progressivement tout le reste ?
Notre temps.
Notre santé.
Nos aspirations.
Notre liberté.
Notre joie.
C’est là que la question de la sécurité intérieure apparaît.
Nous pouvons aussi nous vendre contre de l’amour
L’argent n’est pas la seule monnaie d’échange.
Nous pouvons également négocier une partie de nous-mêmes pour conserver une relation.
Nous n’osons plus dire ce que nous pensons.
Nous acceptons des comportements qui ne nous conviennent pas.
Nous modifions constamment notre personnalité pour éviter le conflit.
Nous faisons passer systématiquement les besoins de l’autre avant les nôtres.
Nous disons oui alors que tout notre intérieur dit non.
Pourquoi ?
Parce que derrière se trouve parfois une peur :
« Si je suis réellement moi, est-ce qu’on va encore m’aimer ? »
Nous préférons alors abandonner certaines parties de nous-mêmes plutôt que de prendre le risque de perdre la relation.
Ce n’est pas un manque d’intelligence.
C’est une stratégie de protection.
La reconnaissance peut devenir une autre monnaie
Nous pouvons également nous vendre pour être reconnus.
C’est un mécanisme que je connais bien.
Travailler davantage.
Accepter davantage.
Prouver.
Réussir.
Être indispensable.
Montrer que nous sommes capables.
Nous donnons énormément et, en échange, nous obtenons quelque chose qui nourrit momentanément notre estime :
« Bravo. »
« Heureusement que tu étais là. »
« Tu es formidable. »
« Sans toi, nous n’aurions jamais réussi. »
Cela fait du bien.
Alors nous recommençons.
Le problème apparaît lorsque nous avons tellement besoin de cette reconnaissance que nous ne savons plus nous arrêter.
Nous pouvons alors accepter des choses qui ne nous respectent plus simplement parce que nous avons besoin de continuer à exister dans le regard des autres.
La question n’est pas : « Combien je vaux ? »
Nous parlons souvent d’estime de soi comme s’il fallait réussir à augmenter notre valeur.
« Apprends à connaître ta valeur. »
« Fais-toi respecter à ta juste valeur. »
« Augmente ta valeur. »
Mais un être humain possède-t-il réellement un prix ?
Je préfère aujourd’hui poser la question autrement.
« Qu’est-ce que je n’accepte plus de sacrifier pour obtenir de la sécurité à l’extérieur ? »
Cette question est beaucoup plus concrète.
Parce que nous découvrons alors nos limites.
Je peux avoir besoin d’argent sans accepter n’importe quelles conditions.
Je peux avoir envie d’être aimé sans accepter de disparaître dans une relation.
Je peux apprécier la reconnaissance sans sacrifier toute ma vie pour l’obtenir.
Je peux vouloir développer mon activité sans accepter chaque client.
Je peux vouloir aider quelqu’un sans devenir responsable de sa vie.
C’est là que l’estime de soi devient visible.
Pas dans ce que nous affirmons devant un miroir.
Dans ce que nous acceptons au quotidien.
Nos « oui » révèlent parfois nos peurs
Nous pensons souvent que manquer d’estime de soi signifie se dévaloriser verbalement.
« Je suis nul. »
« Je ne suis pas capable. »
Mais le manque d’estime peut être beaucoup plus discret.
Il peut se cacher derrière un oui.
Oui à un client qui ne respecte pas nos conditions.
Oui à une relation qui ne nous convient plus.
Oui à une demande alors que nous sommes déjà épuisés.
Oui à une situation professionnelle contraire à nos valeurs.
Oui parce que nous avons peur.
Peur de manquer.
Peur d’être rejetés.
Peur de décevoir.
Peur d’être seuls.
Peur de ne plus être reconnus.
Chaque fois, notre système cherche quelque chose de parfaitement compréhensible : de la sécurité.
Mais lorsque toute notre sécurité dépend de l’extérieur, le prix à payer peut devenir extrêmement élevé.
La sécurité intérieure permet de dire non
Dire non est beaucoup plus facile lorsque nous savons que nous pouvons supporter les conséquences de notre non.
C’est précisément cela, la sécurité intérieure.
Elle ne consiste pas à se répéter :
« Je n’ai besoin de personne. »
Nous avons tous besoin des autres.
Nous avons tous besoin d’un minimum de sécurité matérielle.
Nous avons tous besoin de relations.
Mais plus nous développons un point d’appui intérieur, moins nous avons besoin de nous abandonner nous-mêmes pour conserver ces sécurités.
Je peux perdre l’approbation de quelqu’un sans perdre ma valeur.
Je peux refuser un client sans penser que je ne gagnerai plus jamais d’argent.
Je peux poser une limite dans une relation sans considérer immédiatement que je vais finir seul.
Je peux quitter progressivement une situation qui ne me correspond plus sans avoir besoin de savoir exactement comment seront les dix prochaines années.
C’est là que nous récupérons notre liberté.
Attention à ne pas transformer cette réflexion en jugement
Il serait beaucoup trop facile de regarder quelqu’un dans une situation difficile et de lui dire :
« Si tu restes, c’est parce que tu n’as aucune estime de toi. »
Nous ne connaissons jamais totalement les contraintes d’une personne.
Certaines situations économiques sont réellement difficiles.
Certaines relations comportent de l’emprise.
Certaines personnes disposent de beaucoup moins de possibilités matérielles que d’autres.
Développer sa sécurité intérieure ne signifie donc pas tout quitter brutalement pour prouver que nous nous respectons.
Cela commence parfois beaucoup plus modestement.
Reconnaître :
« Cette situation ne me convient plus. »
Puis chercher une première marge de manœuvre.
Une limite.
Une conversation.
Une économie.
Une formation.
Une aide.
Un projet.
Un premier non.
La sécurité intérieure se construit également ainsi.
À quel prix achetez-vous votre sécurité ?
C’est finalement la question que cette métaphore de la « prostitution » voulait provoquer.
Nous échangeons tous quelque chose.
Notre temps contre un salaire.
Notre travail contre de l’argent.
Notre disponibilité contre certaines relations.
C’est normal.
Le problème n’est pas l’échange.
Le problème apparaît lorsque nous commençons à échanger ce que nous ne voulons profondément plus sacrifier parce que nous avons trop peur de perdre ce que l’autre côté nous apporte.
Nous pouvons alors passer des années à appeler cela une obligation alors qu’une partie de nous sait depuis longtemps qu’un changement devient nécessaire.
L’estime de soi ne se mesure donc peut-être pas à la quantité de compliments que nous sommes capables de nous faire.
Elle se révèle aussi dans les limites que nous devenons capables de poser.
Et plus notre sécurité intérieure se développe, moins nous avons besoin de négocier notre identité pour obtenir de la sécurité à l’extérieur.
Alors regardez simplement votre vie aujourd’hui : votre travail, vos relations, votre activité, vos engagements.
Et posez-vous cette question, sans jugement :
« Qu’est-ce que je continue à vendre de moi-même pour obtenir une sécurité extérieure que je n’ai pas encore suffisamment construite à l’intérieur ? »












