On a tous en nous quelque chose de l’ego
Et si ce qui te dérange chez l’autre parlait aussi de toi ?
Dans une vidéo, je me suis retrouvé à jouer avec des Lego.
Pas pour construire une maison.
Pas pour fabriquer une voiture.
Je les ai utilisés pour représenter quelque chose de beaucoup plus complexe : les différentes parts qui constituent un être humain.
Parce que nous ne sommes pas une seule personnalité parfaitement homogène.
Il y a celui que nous montrons facilement.
Celui que nous sommes avec nos proches.
Celui que nous devenons lorsque nous avons peur.
La part de nous qui aime.
Celle qui contrôle.
Celle qui doute.
Celle qui veut être reconnue.
Celle qui voudrait tout envoyer promener.
Certaines de ces parts sont faciles à assumer.
D’autres beaucoup moins.
Et c’est là que notre rapport aux autres devient particulièrement intéressant.
Pourquoi certaines personnes nous dérangent-elles autant ?
Nous rencontrons tous des personnes dont le comportement nous agace.
Quelqu’un parle trop fort.
Un autre cherche constamment à attirer l’attention.
Une personne semble arrogante.
Une autre se plaint en permanence.
Quelqu’un veut toujours avoir raison.
Et parfois, la réaction est immédiate :
« Je ne supporte pas les gens comme ça. »
Très bien.
Mais pourquoi ?
C’est ici que l’effet miroir peut devenir un outil intéressant d’introspection.
Non pas comme une vérité absolue qui dirait que tout ce que nous rejetons chez l’autre existe nécessairement à l’identique chez nous.
Ce serait beaucoup trop simpliste.
Mais comme une invitation à regarder ce que le comportement de l’autre vient réveiller à l’intérieur.
Le miroir ne signifie pas : « Tu es comme lui »
Imaginons que tu ne supportes pas quelqu’un qui prend énormément de place.
Cela ne signifie pas nécessairement que tu es toi-même envahissant.
Peut-être même exactement l’inverse.
Tu as peut-être appris depuis l’enfance à ne surtout pas déranger.
À être discret.
À laisser parler les autres.
À ne pas te mettre en avant.
À ne pas faire de vagues.
Et voilà que quelqu’un arrive et s’autorise précisément ce que tu t’interdis depuis trente ans.
Ce qui te dérange chez lui peut alors venir toucher quelque chose de beaucoup plus profond :
« Pourquoi lui s’autorise-t-il à prendre cette place alors que moi, je ne me l’autorise jamais ? »
Le miroir devient beaucoup plus subtil.
Ce n’est pas nécessairement l’autre qui me ressemble.
C’est l’autre qui révèle quelque chose de mon propre système intérieur.
Nous construisons très tôt les parts acceptables de nous-mêmes
Depuis notre enfance, nous apprenons progressivement ce qui semble acceptable dans notre environnement.
« Sois sage. »
« Arrête de pleurer. »
« Ne réponds pas. »
« Fais plaisir. »
« Travaille bien. »
« Un garçon ne fait pas ça. »
« Une fille doit être comme ceci. »
« Qu’est-ce que les gens vont penser ? »
Nous comprenons alors que certaines expressions de nous obtiennent davantage d’amour, de reconnaissance ou de sécurité que d’autres.
Nous développons les premières.
Et nous cachons progressivement les secondes.
Les Lego de ma vidéo représentent aussi cela.
Toutes ces petites briques sont toujours là.
Mais nous préférons en montrer certaines et en laisser d’autres au fond de la boîte.
L’ego cherche aussi à protéger notre identité
J’utilise beaucoup le mot « ego ».
Pour moi, l’ego représente notamment cette construction mentale faite de croyances, d’histoires, d’étiquettes et de mécanismes de protection qui nous permettent de savoir qui nous sommes.
« Je suis quelqu’un de gentil. »
« Je suis fort. »
« Je suis indépendant. »
« Je suis généreux. »
« Je ne suis pas comme ces gens-là. »
Ces identités nous donnent des repères.
Donc de la sécurité.
Le problème arrive lorsque quelqu’un vient bousculer cette construction.
Si je me définis comme quelqu’un de profondément généreux, reconnaître ma part égoïste peut devenir inconfortable.
Si je me définis comme une personne douce, reconnaître ma colère peut être difficile.
Si je veux être celui qui maîtrise toujours la situation, accueillir ma vulnérabilité peut devenir presque impossible.
Alors nous pouvons préférer voir cette part chez l’autre et la condamner.
Rejeter est parfois plus facile qu’accueillir
Accueillir une part de soi ne signifie pas lui donner les commandes.
C’est une nuance essentielle.
Reconnaître ma colère ne signifie pas devenir violent.
Reconnaître mon égoïsme ne signifie pas cesser de penser aux autres.
Reconnaître mon envie de reconnaissance ne signifie pas construire toute ma vie pour être applaudi.
Je peux simplement dire :
« Oui, cette part existe aussi en moi. »
Et curieusement, lorsqu’une part n’a plus besoin d’être cachée, elle peut perdre une partie de son pouvoir.
Parce que ce que nous refusons de regarder continue souvent à agir sans que nous en ayons conscience.
La sécurité intérieure permet d’accueillir nos contradictions
C’est ici que la sécurité intérieure devient centrale.
Lorsque je ne me sens pas suffisamment solide intérieurement, reconnaître une contradiction peut être vécu comme une menace.
Si je reconnais que je peux être jaloux, qu’est-ce que cela dit de moi ?
Si j’admets que j’ai parfois envie d’être reconnu, suis-je encore aussi désintéressé que je le pensais ?
Si j’accepte que je puisse avoir peur alors que je me présente comme quelqu’un de fort, qui suis-je réellement ?
Plus notre identité est fragile, plus nous pouvons avoir besoin de la défendre.
Et plus nous la défendons, plus nous risquons de rejeter tout ce qui la contredit.
À l’inverse, lorsque la sécurité intérieure grandit, nous pouvons commencer à nous dire :
« Je peux avoir cette part en moi sans que cette part résume tout ce que je suis. »
Et cela change profondément notre rapport à nous-mêmes.
Cela change aussi notre rapport aux autres
Imagine que quelqu’un te critique.
Lorsque ta sécurité intérieure dépend énormément de son regard, la critique devient une menace.
Tu dois te défendre.
Justifier.
Contre-attaquer.
Prouver qu’il a tort.
Mais si tu es suffisamment sécurisé intérieurement, une autre possibilité apparaît.
Tu peux écouter.
Regarder s’il existe quelque chose d’intéressant dans ce qui est dit.
Prendre ce qui te semble juste.
Laisser le reste.
Tu n’as plus besoin de détruire l’autre pour continuer à exister.
C’est pour cela que le travail intérieur peut avoir des conséquences très concrètes dans nos relations.
Attention : tout n’est pas un miroir
Je trouve important de le préciser.
Si quelqu’un te manque de respect, tu peux poser une limite.
Si quelqu’un t’agresse, tu peux te protéger.
Si une relation te fait souffrir, tu peux partir.
Si quelqu’un agit contrairement à tes valeurs, tu as parfaitement le droit de considérer son comportement comme inacceptable.
Le développement personnel ne doit jamais devenir une injonction du type :
« Si son comportement te dérange, c’est uniquement ton problème. »
Non.
Il existe une réalité extérieure.
Et il existe ce que cette réalité déclenche en nous.
Les deux peuvent être regardés simultanément.
La question intéressante devient alors :
« Au-delà du comportement réel de cette personne, qu’est-ce que ma réaction m’apprend sur moi ? »
Pourquoi deux personnes ne réagissent-elles pas de la même manière ?
C’est d’ailleurs une expérience très simple.
Une même personne peut être insupportable pour toi et absolument pas pour quelqu’un d’autre.
Pourquoi ?
Parce que vous ne possédez pas la même histoire.
Pas les mêmes blessures.
Pas les mêmes valeurs.
Pas les mêmes croyances.
Pas les mêmes limites.
Pas les mêmes besoins de sécurité.
L’événement extérieur est identique.
Mais ce qu’il rencontre à l’intérieur est différent.
Et c’est précisément cet espace intérieur que nous pouvons explorer.
Nous ne sommes pas obligés de supprimer nos parts inconfortables
Pendant longtemps, le développement personnel nous a beaucoup parlé de transformation.
Guérir.
Nettoyer.
Supprimer les croyances.
Éliminer l’ego.
Devenir une meilleure version de soi-même.
Mais si cette quête devenait elle-même une nouvelle manière de nous rejeter ?
« Cette part de moi n’est pas suffisamment évoluée, il faut que je la supprime. »
Nous reproduisons alors exactement le mécanisme que nous essayons de quitter.
Nous rejetons encore.
Et si le chemin consistait davantage à comprendre ?
« Oui, j’ai peur. Pourquoi ? »
« Oui, je suis jaloux. Qu’est-ce que cela vient toucher ? »
« Oui, j’ai besoin de reconnaissance. Qu’est-ce que j’essaie de sécuriser ? »
« Oui, cette personne m’énerve profondément. Pourquoi elle ? Pourquoi ce comportement précis ? »
Voilà des questions qui ouvrent un espace.
Et quand la mort entre dans la pièce…
Dans la vidéo qui accompagne cet article, je termine par une anecdote liée à la mort.
Parce que la mort possède cette capacité extraordinaire à remettre certaines choses à leur juste place.
Lorsque nous sommes brutalement confrontés à la fragilité de l’existence, beaucoup de constructions de l’ego deviennent secondaires.
Qui avait raison ?
Qui avait tort ?
Qui avait le dernier mot ?
Qui possédait le plus ?
Qui avait le meilleur statut ?
Qui avait gagné cette vieille dispute ?
Tout cela peut soudain perdre énormément d’importance.
Il reste la relation.
Les paroles dites.
Celles que nous n’avons pas dites.
Les moments vécus.
Et ce que nous avons réellement ressenti.
La mort nous rappelle que nous disposons d’un temps limité pour rencontrer les autres, mais aussi pour nous rencontrer nous-mêmes.
Sortir de la guerre intérieure
Je crois finalement que beaucoup de nos conflits extérieurs commencent par des conflits beaucoup plus intimes.
Une part de moi veut être libre.
Une autre a peur.
Une part veut être vue.
Une autre a appris à se cacher.
Une part veut aimer.
Une autre veut se protéger.
Une part veut changer.
Une autre s’accroche à tout ce qu’elle connaît.
Si je suis déjà en guerre contre toutes ces parts à l’intérieur, je risque de rechercher à l’extérieur celles que je pourrai continuer à combattre.
La sécurité intérieure ne consiste donc peut-être pas à devenir une personne parfaitement lisse, débarrassée de son ego, de ses peurs et de ses contradictions.
Elle consiste à pouvoir accueillir progressivement tout ce qui nous constitue sans nous sentir menacés par notre propre complexité.
Et alors, le Lego que nous voulions jeter peut retrouver sa place dans la construction.
Pas nécessairement au centre.
Pas aux commandes.
Mais quelque part.
Parce qu’il fait partie de notre histoire.
Alors la prochaine fois qu’une personne déclenche immédiatement en toi du rejet, avant de chercher à la changer ou de conclure qu’elle est le problème, essaie simplement de te demander :
« Qu’est-ce que cette personne vient toucher en moi que je dois encore combattre, cacher ou contrôler pour me sentir en sécurité ? »
Tu n’auras peut-être pas immédiatement la réponse.
Mais le simple fait de poser la question peut déjà transformer le miroir.
Stéphane Bride-Bonnot
La vidéo qui accompagne cet article utilise les Lego pour représenter concrètement ces différentes parts de nous et se termine par une expérience personnelle autour de la mort et de ce qu’elle remet en perspective.












