On ne peut pas se plaindre de ce dont on parle
Se plaindre entretient-il vraiment nos problèmes ?
La définition du mot « plainte » est intéressante : il s’agit notamment d’une parole, d’un cri ou d’un gémissement qui exprime une douleur ou une peine.
Autrement dit, lorsque nous nous plaignons, nous mettons des mots sur quelque chose qui ne nous convient pas.
Et c’est parfaitement humain.
Mais une question mérite d’être posée : que faisons-nous de cette plainte une fois qu’elle a exprimé ce qui devait l’être ?
Est-ce qu’elle nous permet d’identifier un problème pour ensuite agir ?
Ou devient-elle une boucle dans laquelle notre attention reste enfermée ?
Cette distinction me paraît aujourd’hui essentielle lorsqu’on parle de sécurité intérieure.
Le triangle de Karpman et la posture de victime
Le triangle dramatique de Karpman décrit trois rôles relationnels qui peuvent s’alimenter les uns les autres : la victime, le persécuteur et le sauveur.
Dans ce modèle, la posture de victime peut notamment se manifester par un sentiment d’impuissance : la solution semble dépendre des autres, des circonstances ou d’un événement extérieur sur lequel nous estimons ne pas avoir de prise.
Mais attention à une confusion importante.
Exprimer une difficulté ne signifie pas automatiquement adopter une posture de victime.
Dire « je souffre », « j’ai peur », « je rencontre un problème » ou « cette situation ne me convient pas » peut au contraire être la première étape nécessaire pour demander de l’aide, poser une limite ou chercher une solution.
La question est plutôt de savoir ce qui vient ensuite.
Est-ce que je reste enfermé dans le constat ?
Ou est-ce que je cherche la marge de manœuvre dont je dispose ?
Là où va notre attention
J’écrivais autrefois : « L’énergie se développe là où nous portons notre attention. »
Cette formulation appartient à ma vision énergétique et spirituelle de l’existence. Mais derrière elle se trouve également un mécanisme très concret : ce sur quoi nous focalisons continuellement notre attention prend naturellement beaucoup de place dans notre expérience.
Imaginez que vous soyez préoccupé par un problème.
Vous y pensez le matin.
Vous en parlez à votre conjoint.
Vous téléphonez à un ami pour lui raconter.
Vous y repensez en conduisant.
Vous racontez à nouveau la situation le soir.
Le problème n’a peut-être objectivement pas changé depuis le matin.
Mais intérieurement, vous venez de le vivre cinq, dix ou vingt fois.
C’est là que la plainte peut devenir épuisante.
Non parce qu’il serait interdit de parler de ses difficultés, mais parce que répéter indéfiniment un problème sans avancer vers une réponse peut mobiliser une quantité considérable de notre attention.
Se plaindre peut aussi être une recherche de sécurité
Pourquoi avons-nous parfois besoin de raconter plusieurs fois la même difficulté ?
Parce que parler peut nous rassurer.
Nous cherchons quelqu’un qui nous comprenne.
Quelqu’un qui confirme que nous avons raison.
Quelqu’un qui nous dise quoi faire.
Quelqu’un qui nous garantisse que tout va bien se passer.
La plainte peut donc parfois devenir une stratégie de protection.
Elle permet momentanément d’obtenir de l’attention, du soutien ou de la validation.
Ce n’est pas nécessairement volontaire ni manipulateur. C’est simplement une manière de chercher à l’extérieur une sécurité que nous avons du mal à retrouver à l’intérieur.
Et c’est ici que le travail devient intéressant.
Ce qui te protège aujourd’hui est peut-être ce qui te bloque demain.
Car si j’ai constamment besoin que quelqu’un me rassure avant de pouvoir avancer, je risque progressivement de perdre confiance dans ma propre capacité à traverser l’incertitude.
Sommes-nous réellement créateurs de 100 % de ce que nous vivons ?
Dans mon texte initial, j’écrivais en lettres capitales :
« Nous sommes 100 % créateurs de ce que nous vivons. »
Aujourd’hui, je ne présenterais plus cette affirmation comme une vérité absolue.
Nous ne créons évidemment pas consciemment toutes les circonstances auxquelles nous sommes confrontés.
Une personne n’est pas responsable d’une agression qu’elle subit, d’une maladie qui survient, d’un accident ou de nombreux événements indépendants de sa volonté.
En revanche, nous pouvons progressivement reprendre la responsabilité de notre réponse à ce que nous vivons, dans la mesure de nos possibilités.
Et cette différence change beaucoup de choses.
Prendre sa responsabilité ne signifie pas :
« Tout est de ma faute. »
Cela signifie :
« Voilà ce qui m’arrive. Qu’est-ce que je peux faire maintenant avec ce qui dépend réellement de moi ? »
C’est une posture beaucoup plus sécure.
Attention à ne pas transformer la pensée positive en déni
Prenons l’exemple de l’argent.
Si mon compte bancaire ne me permet pas de payer mes factures, me répéter toute la journée que je suis dans le manque peut effectivement augmenter mon stress et occuper énormément d’espace mental.
Mais ignorer mon relevé bancaire en affirmant que « tout va bien » ne fera pas apparaître l’argent nécessaire.
La sécurité intérieure permet justement une troisième voie.
Je peux regarder la réalité telle qu’elle est sans m’effondrer intérieurement.
Combien me manque-t-il ?
Quelles dépenses puis-je réduire ?
Qui puis-je contacter ?
Quelle solution puis-je chercher ?
Quelle action concrète puis-je mettre en œuvre aujourd’hui ?
Même logique avec une douleur physique.
Parler constamment d’une douleur peut renforcer l’attention que nous lui accordons et influencer la manière dont nous la vivons. Mais cela ne signifie pas que penser à une douleur la crée ou que l’ignorer la fera disparaître.
Une douleur persistante mérite d’être prise au sérieux et, lorsque c’est nécessaire, évaluée par un professionnel de santé.
La sécurité intérieure ne consiste pas à nier les signaux désagréables.
Elle permet de les regarder sans leur abandonner tout l’espace.
De « je vais mal » à « que puis-je faire ? »
Il existe une vieille formule que j’aimais beaucoup :
« Je vais de mieux en mieux chaque jour et à tout point de vue. »
Je continue d’aimer ce qu’elle cherche à provoquer : orienter notre attention vers une possibilité d’évolution plutôt que nous définir uniquement par notre difficulté.
Mais les mots seuls ne remplacent pas l’action.
Nous pouvons reconnaître ce qui ne va pas, accueillir ce que nous ressentons, demander de l’aide lorsque nous en avons besoin, puis nous demander :
Qu’est-ce qui est entre mes mains maintenant ?
C’est là que nous quittons progressivement l’impuissance.
Pas en nous interdisant de nous plaindre.
Pas en faisant semblant que tout va bien.
Mais en utilisant la plainte comme une information plutôt que comme un lieu dans lequel nous installons notre identité.
La plainte peut dire : « quelque chose ne me convient pas ».
La sécurité intérieure ajoute alors : « Je peux regarder cette réalité sans avoir besoin de la fuir. Maintenant, qu’est-ce que je choisis d’en faire ? »
Et peut-être qu’à ce moment-là, lorsque le voisin nous demandera comment nous allons, nous n’aurons besoin ni de prétendre que tout est merveilleux ni de lui réciter l’intégralité de notre dossier médical.
Nous pourrons simplement être présents à ce qui est là, tout en continuant d’avancer.
Parce qu’entre devenir « Tamalou » et nier ce qui nous fait mal, il existe une troisième voie : celle de la conscience, de la responsabilité et de la sécurité intérieure.











